31 août 2007
Le Lys dans la gorge
En relisant Le Lys dans la vallée de Balzac, je retrouve cette phrase soulignée par moi il y a quelques années :
"Mon interloculteur me jeta l'un de ces regards significatifs par lesquels les gens du monde nous font une seconde éducation".
Je crois me souvenir des raisons qui m'avaient fait souligner ce petit pan de phrase.
Je devais avoir 20 ans, 21 peut-être. J'avais été invitée par un professeur à rencontrer un écrivain sur lequel j'avais rédigé un mémoire qui avait plu. Nous étions au café Rostand, j'étais très nerveuse et très heureuse et très et très... Je ne disais rien, je notais tout. J'avais envie de parler pourtant, envie de leur dire simplement : "je suis là qui vous écoute et qui vous lis". Le temps passait. Je ne trouvais toujours rien à dire, j'avais tant de choses à dire. Et puis brutalement, sans même inspirer un peu fort pour annoncer ma prise de parole, je me suis lancée, brisant celle de mes hôtes : "J'ai adoré ***, votre dernier livre". Silence. Sourires gênés. C'est ici, au beau milieu de ce silence goguenard, que je reçus le regard de mon professeur, regard qui me disait "Petite sotte, ce n'est pas là ce que j'attendais de vous".
Plus rouge que le vin qui tachait la nappe, je pensai aussitôt à ce passage d'A l'ombre des jeunes filles en fleurs, dans lequel le baron de Charlus conseille au jeune narrateur de "s'abstenir d'exprimer des sentiments trop naturels pour être trop sous-entendus". J'appris ce jour-là que dans le monde littéraire, le conseil de Charlus avait fait mouche.
29 août 2007
Fainéanter comme Paul Lafargue
"Reconsidérer le travail, c’est rompre avec une tradition de mépris qui
trouve sa source dans l’Ancien Régime, quand les nobles avaient défense
de s’adonner au commerce. La Révolution Française n’a pas mis fin à
cette attitude. On la retrouve au XIXè siècle chez de nombreux auteurs
: Paul Lafargue, dans son livre Le Droit à la paresse,
recommande à l’homme de ne travailler que trois heures par jour, et de
passer le reste du temps à « fainéanter et bombancer."
• Christine Lagarde, Ministre français de l'économie, déclaration à l'Assemblée nationale le 10 juillet 2007.
Je rêve de la maison toute la journée. C'est à pleurer. Je frappe un G et je pense à géranium ; C ? Chambre, chat, café, canapé ! P ? Paolo, plaid, pourpiers ! Il me faut bien vous l'avouer, je crois que je suis paresseuse : je rechigne à me rendre au travail. Non pas que je ne sois pas travailleuse... non non, voyez-vous, ma paresse à moi est là : je rechigne à me rendre au travail. Car ce travail que je fais et pour lequel je me déplace, ne pourrais-je pas le faire, grâce à Internet et à mon cher ordinateur, depuis chez moi ? Non, décidément, la France n'est pas prête à reconsidérer le travail...
28 août 2007
A tâtons
Journée lente et lourde. Je rentre plus tôt qu'hier, le soleil est dans le jardin, le vent a poussé les nuages. Une petite heure devant moi avant que Paolo ne rentre. Un café, des framboises achetées au passage, quelques mots rouges volés au géranium, je me détends.
Plus tard, un petit tour sur ma Toile, mes araignées favorites, les gentils bonjours, les clins d'oeil complices, les encouragements, et mille mercis.
Encore un peu plus tard, repas rapide et maussade, nous n'échangeons que quelques mots. Cela nous arrive, et c'est normal me dis-je. Nous vivons ensemble. Ensemble. Quel genre de couple formons-nous, je l'ignore toujours. Mais une chose est sûre ce soir : notre complicité me manque.
27 août 2007
Une rentrée
Le métro tiède, les mains serrées sur le livre. Les stations qu'on egrenne en soupirant, la bousculade, les affiches, les sacs, le dormeur du strapontin, l'enfant qui pleure, le pardon qu'on oublie, le fracas des portes qui se ferment. Comme le calme du jardin est loin, comme la reprise est difficile.
Tout le jour, je le passe à repriser des textes qui ne sont pas à moi. Mes yeux sont encore plein de leurs mots et je peine à trouver les miens. C'est toujours comme ça après une longue pause. Ça revient vite, il me faut juste un peu de temps pour retrouver les paravents.
Sirop de violettes
Les ingrédients
Pour un verre de fleurs de violettes :
2 verres d'eau
2 verres de miel
Un peu de Gin
La préparation
Plonger les violettes dans de l'eau bouillante, mélanger doucement. Laisser infuser une nuit entière dans un saladier en verre (le métal altère le goût).
Le lendemain, filtrer l'infusion et ajouter le miel, puis faire frémir le mélange. Laisser refroidir, ajouter un peu de gin (selon votre goût).
Ce sirop accompagne ou parfume merveilleusement gâteaux, crêpes, fruits rouges, pêches...
Le petit plus d'Hildegard von Bingen
"La violette se trouve entre le chaud et le froid ; elle est surtout d'une coloration discrète ; elle pousse grâce à la douceur et à la légèreté de l'air.
Faire bouillir de l'huile d'olive au soleil ou sur le feu, ajouter des violettes de façon à l'épaissir dans un récipient en verre. Pour la nuit, s'en frotter les yeux et on éclaircira la vue. [...]
26 août 2007
D'un jardin l'autre: Hirek, le jardin d'un chanteur
Sur ma toile cette semaine : Avec vue sur Jardin (secret)
Le jardin d'Hirek est un jardin anglais. On parcourt ses chemins avec la certitude d'y trouver l'émotion qu'on y cherche, qu'elle soit de mots ou d'images, qu'on veuille s'y retrouver, s'y perdre. Le bosquet que je transpose ici s'appelle "Le Visage du père (1)". Il est le premier d'une série de six textes bouleversants (pour les trouver, suivez le chemin qui mène jusqu'au mois d'août en cliquant sur le lien ci-dessous).
J’avais neuf ans. C’était le soir et nous faisions nos devoirs. Pour le cours d’histoire, ma sœur devait dessiner un arbre généalogique. Dans le salon où mon père me faisait la dictée des ‘mots d’usage’ de la semaine, elle avait demandé en quoi consistait un arbre généalogique. Mon père avait posé mon ‘cahier du jour’ et il avait sorti une feuille.
Tu es là. Ici il y a ton père, là ta mère. Là, ensuite, il y a ton pépé Marcel, ta mémé Paulette. Là, il y a ton pépé Wladyslaw et là, ta mémé Jozefa.
Ma mère s’était approchée en silence. Elle avait posé une main sur la table ronde du salon, fixant la page avec une attention douloureuse. Ma sœur avait demandé « et après ? ». Mon père avait tracé deux traits au-dessus du nom de ma grand-mère Paulette puis il avait écrit Louis et Maria. « Et les autres ? ». Ma sœur avait interrogé ma mère du regard. Je ne sais pas ma fille. Je ne sais pas qui étaient mes grands parents polonais, pas même leurs noms. Et les parents de pépé Marcel ? Papa nous avait alors dit, de la voix douce qu’il sait prendre parfois et qui me rassure : « Votre pépé Marcel a été abandonné à sa naissance. Votre pépé Marcel n’a pas de famille. »
Le repas fut triste. Personne ne parlait. Chacun à ses pensées. C’était inhabituel chez nous. En débarrassant la table ma sœur avait demandé comment elle allait bien pouvoir faire pour son devoir d’histoire. Il comporterait des trous. Elle ne voulait pas avoir une mauvaise note et surtout, elle ne voulait pas dire « ma maman ne sait pas » ou « mon pépé Marcel est un enfant de l’assistance». Ma mère avait pris un livre polonais dans la bibliothèque, au hasard. Elle avait dessiné les quatre traits correspondants aux quatre arrière-grands-parents polonais puis elle avait comblé les manques en prenant au hasard des noms dans le livre. Et pour pépé Marcel ? Aucune réponse. Mon père n’osa jamais le geste de ma mère. On en resterait là. Il y aurait toujours, dans le classeur d’histoire de ma sœur, des trous, des manques, des absences.
Des années plus tard, assis dans un bureau des archives de l’assistance publique, je me suis souvenu de cette scène. Il m'a semblé alors que tout partait de ce soir-là tout en commençant bien avant. Ce commencement, je l'ai cherché. J'en ai lu parfois des fragments dans les yeux de mes grands-parents. Le soir du devoir d'histoire est un point de départ, mais aussi une fin. J'ai raconté dans "Heure exquise" comment la découverte des lettres de Nette m'a enseigné la singulière malléabilité du temps, sa capacité à se tordre : De la ligne à la courbe, jusqu'à la boucle, comme un roseau, il plie, mais ne rompt jamais. Ainsi, je n'ai jamais vécu le départ vers le commencement comme un retour en arrière. En fait, plus le temps s'est courbé, plus j'ai avancé (...)"
La suite est ici
Une mère
Sur le boulevard, devant moi, une femme en colère tire son enfant par la main. Elle crie. L'enfant ne pleure pas, ne dit rien. Il est tout petit, 3 ou 4 ans peut-être. Du boulevard, je ne vois plus que la petite silhouette qu'on tire et qui trottine derrière la robe blanche. Je presse le pas. Je les dépasse. La mère se tait maintenant. Peut-être surprend-t-elle mon regard, peut-être me fixe-t-elle ; je ne sais pas. Maintenant il y a ces yeux, les yeux de l'enfant. Grand ouverts sur le ciel, graves, très noirs, et qui creusent le petit visage pâle.
25 août 2007
Je suis un chat
Appel de maman hier soir. Elle veut se séparer de papa. (Une fois encore) Enfin, elle est séparée de papa, elle est à l'hôtel et je sais combien chez elle "je veux" doit s'entendre comme "je suis" ou "j'ai". Chiara tu m'écoutes ? Tu ne dis rien ! A vrai dire maman, cela me surprend moins que l'annonce de votre emménagement l'année dernière, dans un petit village de province, et peut-être moins encore que celui de cette autre année, je ne sais plus laquelle, mais c'était à Turin. (tu te souviens ?) Chiara je t'en prie. Bon, tu nous laisses jusqu'à la fin oct... Non, non ne vous inquiétez pas, je ne reviens pas dans la maison. Mais maman où tu vas aller ? Maman si tu veux louer à ton ... enfin maman tu sais bien qu'à un certain âge... Et papa il reste à... Chiara, je te dis de ne pas t'en faire ! Je sais où je vais et faut-il te le rappeler, je n'ai que 60 ans.
Maman a quelqu'un d'autre c'est sûr. Mon sentiment ? Le plat. Le convenu. Qu'elle soit heureuse. Ça fait longtemps que j'ai compris que les enfants ne font pas un couple (l'écoute et l'observation tendent même à me faire croire qu'ils le défont souvent). Il y a Papa et Maman. Je ne connais ni Minette ni Chéri, ni Doudou ni Loulou, ni Pupuce ni Mon-coeur-à-moi.
L'information essentielle, et je sais, c'est un peu dur, c'est que nous pouvons rester dans la maison. Le loyer que nous payons à mes parents, sans être ridicule, ne nous permettrait évidemment pas de trouver l'équivalent sans nous éloigner de Paris. Il aurait fallu laisser le jardin, la grande cuisine, rompre les habitudes, s'arracher de leurs lieux. Comme cette idée m'est pénible !
Où tout se fait et se respire
"Jeudi 4 octobre
Une violente tempête de pluie sur le bassin. Le bassin est criblé de petites épines blanches, jaillissant et plongeant ; le bassin est tout hérissé de bondissantes petites épines blanches comme les piquants d'un jeune hérisson. Il se hérisse, et puis des vagues noires le traversent ; frissons noirs, et les petites épines d'eau sont de haut en bas. Le bassin débordant d'un côté ; les feuilles de nénuphar tirant sur leurs tiges ; la fleur rouge voguant à la dérive, un pétale battant. Puis calme complet pendant un instant, puis tout redevient épines ; épines ; épines comme du verre ; tout brille, le bassin d'un vert de sauge, l'herbe d'un vert éclatant ; des baies rouges dans les haies, des vaches très blanches, du violet au-dessous d'Ashenam."
• Virginia Woolf, Journal d'un écrivain, traduction G. Beaumont, "Bibliothèques", 10/18, 1984.
[A Writer's Diary, Garnett, 1953]
24 août 2007
Puisqu'il faut sans cesse y revenir
Soirée agréable passée avec Paolo et deux ses amies. Au dessert, l'une d'elle, Carole, se met à parler des blogs, de ce qu'ils véhiculent de narcissismes, de complaisances, de nombrilismes... soit, tous les clichés choisis et réducteurs déclinés ça et là depuis que ce support d'expression existe. Je ne conteste pas le glissement remarquable qui s'opère dans la multiplication d'autant d'autofictions, de billets autobiographiques, de points de vue, d'humeurs et autres récits de soi. C'est indéniable, on se montre, on se représente, on se fait entendre, et cela à une échelle rarement atteinte jusqu'ici.
La parole privée s'expose, sort des salons chics, des carnets, des cahiers, des bureaux, des cuisines, des galeries d'art, des cafés du commerce, et se consacre dans l'écrit. Certains aimeraient dire que le blogueur "s'auto-consacre" écrivain, penseur, artiste, expert (oubliant même qu'il y a sur la Toile des blogs d'écrivains, d'artistes, de chercheurs, de politiciens canonisés, mais ce n'est pas à ceux-là qu'on en veut). Mais qui fait sa consécration ?
Complait le blogueur moyen ? Auto-satisfait ? Moi je crois qu'il rêve de s'admirer plus qu'il ne s'admire. La présence des commentaires, forums, et de tous ces espaces de "réaction", leur place dans l'économie de la page Web – même les journaux nationaux s'y mettent –, ne me paraît pas anodine : au delà d'un public loin d'être acquis – il y en a du monde sur la scène, on attend là fébrilement le jugement de Celui qui nous lit, on lui fait lieu, on le convoque, on le supplie de nous dire qu'il a vu, lu, entendu.
Bien sûr tout se montre et tout s'entend et tout se représente, bien sûr, on sait combien ce tout peut être dangereux, et on connaît aussi les débordements du Web. Mais ce n'est pas le reproche que l'on rencontre le plus souvent lorsqu'on entend parler du blog. En condamnant le blog, je crois que c'est le procès de l'internet participatif que l'on fait encore, le procès de cet espace où désormais s'exprime presque sans contrôle, ce blogueur moyen auquel je m'apparente, celui que l'on n'aurait pu lire ailleurs que dans le courrier des lecteurs (toutes publications confondues) ou Brèves de comptoir.


