La Dame à l'hermine

Vues et humeurs de Chiara Gallerani, dame de fort mauvaise compagnie.

06 octobre 2007

Peintures, Victor Segalen

neige
Atteignons ceux-ci, qui viennent du Sud au grand soleil de l'Annam et du pays Champa ; des hivers où jamais l'eau ne se prend en glace ; où la neige se raconte avec incrédulité et se conserve, si elle tombe, dans de précieux petits coffres.


Victor Segalen, Peintures, Gallimard, 1983.

- Pour visiter le site de l'Association Victor Segalen.
- Sur Peintures

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14 septembre 2007

Le Nom sur le bout de la langue

La jouissance espère le sommeil où elle sombre. Elle demande la nuit, qui est toujours la nuit première, qui est aussi la nuit dernière – qu'elle va rejoindre après ce 'laps" de corps et de langage qu'on appelle biographie.

Le langage en ce sens est toujours cette lutte effrayante entre la nuit et le silence. Le langage est la scène primitive qui brûle.  Il est cette lutte qui cherche la mort orgasmique qu'assouvit totalement enfin la mort orgasmique. C'est pourquoi retrouver le mot qu'on cherche présente des traits si voisins, même sur le visage des femmes, de l'affleurement catastrophique de l'éjaculation masculine.

• Pascal Quignard, Le Nom sur le bout de la langue, P.O.L, 1993.


Klimt_Sea_Serpents_IV__detail__by_Gustav_Klimt

G. Klimt, Serpents d'eau IV, détail.

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07 septembre 2007

A mon grand-père

        Présences, je ne ferai pas avec le monde ma paix sur votre dos
        Îles cicatrices des eaux
        Îles évidentes de blessures
        Îles miettes
        Îles informes
        Îles mauvais papier déchiré sur les eaux
        Îles tronçons côte à côte fichés sur l'épée flambée du soleil

        Aimé Césaire

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05 septembre 2007

Le Sens de la visite"

Le Tiers inclus

    Entre la page et le châssis, entre les phrases et les phases, entre les mots et les méandres – entre nous, comme on aime dire –, que montrent-ils les deux de l'alliage (la liesse des yeux fertiles, la liasse des voix fécondes), que cherchent-ils à subjuguer, entre le peu visible et le peu dicible, tournés vers ce qui rapproche et ceux qui feront le rapprochement, le monde et ses acteurs ?

        Mais ne sont-ils que deux ? Quel est le tiers, l'hôte de l'hôte, l'autre? Il faut de tout pour faire un monde, et plus de deux pour l'hospitalité.

          C'est l'éloge et le souhait,
          le sens de la visite

Lu dans Le Sens de la visite, Michel Deguy, "L'autre pensée", Stock, 2006.

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01 septembre 2007

Persépolis de Marjane Satrapi

Bien sûr, j'arrive bien tard pour me réjouir de ce livre-là. Et pourtant, j'ai envie de vous en parler.

N'ayant aucune culture bédé, ayant même développé un certain désintérêt pour le genre, désintérêt mêlé de suspicion, de frustration (j'y reviendrai) et, n'ayons pas peur des mots, de snobisme, j'ai découvert l'univers de Marjane Satrapi il y a quelques semaines, à travers l'incontournable Persépolis.

Dès la première planche, je fus séduite. Par le graphisme d'abord : un dessin sobre, en noir et blanc, qui peut peut-être désarmer (je n'en sais rien), mais qui m'ont pour ainsi dire reposée des 'excès' – remarque tout à fait subjective, entendons-nous bien – que j'avais pu feuilleter ça et là. J'ai noté aussi la répartition joueuse des cases, des vignettes sublimes, drôles, émouvantes, une réelle prise en main du support.

Le récit ensuite, ou plutôt, j'aimerais dire "en même temps", car ici, texte et image font corps, l'un n'efface pas l'autre, l'autre ne néglige pas l'un (dans les bédés que l'on m'avait conseillées – V pour Vendetta par exemple, j'avais été très agacée de ce que l'image dévorait le texte, tantôt insipide, tantôt grandiloquent), le récit donc, autobiographique, est savoureux : sous le mode du souvenir, la narratrice nous emporte d'abord dans l'Iran de 1979, puis dans l'Europe des années 80, nous confronte tour à tour aux vues et humeurs d'une petite fille de 10 ans, d'une adolescente, d'une jeune adulte. Marji nous apprend mille et une choses, met à mal nos préjugés, notre ignorance. Nous fait traverser l'espoir, le renfermement, la guerre, la fuite, le racisme, le mal-être, le bonheur. C'est tendre, sensible, drôle, tragique, toujours intelligent.

Vous l'aurez compris, chers autres, j'adore !

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25 août 2007

Où tout se fait et se respire

"Jeudi 4 octobre

Une violente tempête de pluie sur le bassin. Le bassin est criblé de petites épines blanches, jaillissant et plongeant ; le bassin est tout hérissé de bondissantes petites épines blanches comme les piquants d'un jeune hérisson. Il se hérisse, et puis des vagues noires le traversent ; frissons noirs, et les petites épines d'eau sont de haut en bas. Le bassin débordant d'un côté ; les feuilles de nénuphar tirant sur leurs tiges ; la fleur rouge voguant à la dérive, un pétale battant. Puis calme complet pendant un instant, puis tout redevient épines ; épines ; épines comme du verre ; tout brille, le bassin d'un vert de sauge, l'herbe d'un vert éclatant ; des baies rouges dans les haies, des vaches très blanches, du violet au-dessous d'Ashenam."

• Virginia Woolf, Journal d'un écrivain, traduction G. Beaumont, "Bibliothèques", 10/18, 1984.
[A Writer's Diary, Garnett, 1953]


zao

• Zao Wou-ki , 1991.

 

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23 août 2007

Emily Dickinson

                        It struck me – every Day –
                        The Lighting was a new
                        As if the Cloud that instant slit
                        And let the Fire –

                        It burned Me – in the Night –
                        It Blistered to My Dream –
                        It sickened fresh  upon my sight –
                        With every Morn that came –

                        I thought that Storm – was brief –
                        The Maddest – quickest by –
                        But Nature lost the Date of This –
                        And left it in the Sky –

                             • Emily Dickinson (1830-1886)      

                                                            

mini

Gordon Matta-Clark, Bronx Floors: Four-way wall, 1973


                        Cela me frappait – chaque Jour –
                        Foudre aussi neuve
                        Que si la Nue se fendait sur-le-champ
                        Pour vomir le Feu –

                        Cela Me brûlait – dans la Nuit –
                        Et Calcinait Mon Rêve –
                        Et se ravivait à mes yeux –
                        À chaque retour du Matin –

                        Je croyais l'Orage – chose brève –
                        La plus Folle – la plus vite –
                        Mais de Ceci la Nature a perdu la Date –
                        Elle l'a laissé dans le Ciel –
                        (Traduction Claire Malroux)


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20 août 2007

Le Livre des Questions

    "Le présent, pour toi, est ce passage trop rapide pour être saisi. Ce qui reste du passage de la plume, c'est le mot avec ses branches et ses feuilles vertes ou déjà mortes, le mot projeté dans le futur pour le traduire.
    Tu lis l'avenir, tu donnes à lire l'avenir et hier tu n'étais pas et demain tu n'y es plus.
    Et pourtant tu as essayé de t'incruster dans le présent, d'être dans ce moment unique où la plume dispose du mot qui va survivre.
    Tu as essayé.
    Tu ne peux pas dire ce que veulent tes pas, où ils te mènent. On ne sait jamais très bien où commence l'aventure et où elle finit ; et, pourtant, elle commence en un certain lieu et finit quelque part plus loin, à un endroit précis;
    à une certaine heure, un certain jour."

• Edmond Jabès, Le Livre des Questions, "L'imaginaire", Gallimard, 1988 [1963], p. 37.


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Paul Klee, Polyphonies, 1932, Basel.


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06 août 2007

J'écris en français dans une langue étrangère

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Lorsqu'un poète et musicien peul (Souleymane Diamanka), rencontre un poète polonais (John Banzaï), qu'ils s'arment de mots pour lutter en forces-poèmes, alors le duel est magnifique : en noir et bleu, les phrases s'affrontent en terrain meuble et maléable : la langue. Je ne me lasse pas de les lire, c'est un vrai voyage !

Souleymane Diamanka vient de sortir un cédé, L'Hiver peul, que je n'ai pas eu le loisir d'écouter. Si parmi vous, chers autres, quelqu'un a eu cette occasion, qu'il n'hésite pas à venir en rendre compte ici !


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11 juillet 2007

Santi Sebastiani ou Le Mystérieux pouvoir érotique du hérisson

Parmi les très nombreuses représentations que nous avons de San Sebastiano, il en est quelques unes devant lesquelles je me pâme littéralement (J'y reviendrai). Bien sûr, vous me rappellerez, chers autres, que pour que Pierre et Gilles s'inspirent dudit martyr et en fassent une nouvelle (?) icône homosexuelle, il fallait bien que celui-ci ait un quelconque pouvoir érotique, pouvoir que Pierre et Gilles n'ont assurément pas dévoilé (je n'aime pas Pierre et Gilles).
Mais avant de nous perdre dans la contemplation de ce saint admirable, retraçons très brièvement son martyre :

Soldat modèle s'il en est, élevé dans la foi chrétienne (secrètement donc), Sebastiano s'attacha les bienveillances de l'empereur romain Diocletianus, qu'il servit dans les années euh...280. Or, à la fin du troisième siècle, il est encore de bon ton de traquer du chrétien : notre Sebastiano, favori du grand empereur, se trouva bien embêté. Plus embêté encore fut sans doute le grand Diocletianus, lorsqu'on lui rendit compte du prosélytisme que menait, l'air de rien, son petit protégé auprès des prisonniers : "Hé toi ! ta vie est fichue, n'oublie pas de servir le christiannisme, devient martyr !" leur soufflait-il fièrement.

Saint Ambroise (voir ses Actes) raconte :

"L'empereur le manda et lui dit: «J'ai toujours voulu que, tu occupasses le premier rang parmi les officiers de mon palais, or tu as agi en secret contre mes intérêts, et tu insultes aux dieux. » Sébastien lui répondit : « C'est dans ton intérêt que toujours j'ai honoré J.-C. et c'est pour la conservation de l’empire Romain que toujours j'ai adoré le Dieu qui est dans le ciel. » Alors Dioclétien le fit lier au milieu d'une plaine et ordonna aux archers qu'on le perçât à coups de flèches. Il en fut tellement couvert, qu'il paraissait être comme un hérisson; quand on le crut mort, on se retira. Mais ayant été hors de danger quelques jours après, il vint se placer sur l’escalier, et reprocha durement aux empereurs qui descendaient du palais les maux infligés par eux aux chrétiens. Les empereurs dirent : « N'est-ce pas là Sébastien que nous avons fait périr dernièrement à coups de flèches ? » Sébastien reprit: « Le Seigneur  m’a rendu la vie pour que je pusse venir vous reprocher à vous-mêmes les maux dont vous accablez les chrétiens. » Alors l’empereur le fit fouetter jusqu'à ce qu'il rendît l’esprit; il ordonna de jeter son corps dans le cloaque pour qu'il ne fût pas honoré par les chrétiens comme un martyr. Mais saint Sébastien apparut la nuit suivante à sainte Lucine, lui révéla le lieu où était son corps et lui commanda de l’ensevelir auprès des restes des apôtres: ce qui fut exécuté."

Sebastiano fut donc dénudé, percé de flèches, et de tant de flèches qu'il prit les traits du hérisson, nous dit Saint-Ambroise. De Saint-Ambroise à Pierre et Gilles, que s'est-il passé ? Pouvoir érotique du hérisson ? Sainte Hildegarde, au XIIème siècle, ne semble pas y être sensible :

sebastiano1"Le hérisson est froid, de nature immonde; il mange les fruits de la forêt ctles écorces ; il ressemble un peu au porc, mais l'impureté qui devrait être dans sa chair remonte dans ses luants, et c'est pourquoi il est plus immonde que le porc."(1)
(à gauche, peinture médiévale à Saint-Etienne de Tinée)

Pas franchement de quoi se pâmer. Regardez plutôt le 'San Sebastiano' de Del Biondo (vers 1370, à voir au Musée del Duomo, à Florence).
Fort heureusement et allez, on va dire assez vite, le hérisson perd de son piquant. Chez les Pollaiolo (1475 environ, illustration ci-dessous), on ruse : la scène du martyre est en train de se dérouler : le corps de Sébastien ne porte plus que deux flèches, tandis qu'à la même période (1470), Hans Memling, met en scène l'effeuillement (si si, regardez, la veste et la chemise sont par terre, le pantalon entrouvert sur le bassin !) d'un Sébastien au regard tourné vers nous, pauvres pécheurs !
Un tout petit peu plus tard, c'est à dire en 1490, chez Pietro Vannucci (dit Pérugin) : deux flèches, un corps d'éphèbe, une nudité à peine dissimulée par un savant drapé. En revanche, plus besoin ici de justifier le peu de flèches, Sebastiano est tout à son martyre, la blessure est belle, immaculée, le décor antique ne s'embarrasse plus de ruines ; Dieux ! qu'il est beau ce martyr !

Mais mon Sebastiano à moi est sans conteste celui d'Antonello da Messina, peint aux alentours de 1470 : ce n'est certes pas l'Apollon du Pérugin, il porte le boxer et pas le pagne, a peut-être moins de grâce dans la souffrance, mais que voulez-vous, il saigne et son regard est las.

- Hans Memling, 1470. Musée Royaux des Beaux-Arts (Brussels, Belgium)

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- Antonio e Piero Pollaiolo
Le Martyre de Saint Sébastien                              
1475, National Gallery, Londres.                        

pollaiuolo                                    

- Antonello da Messina
Saint-Sébastien, 1475 (Dresde)

antonello

- Le Pérugin
Saint-Sébastien
(1490-1500). Musée du Louvre (Paris, France)

perugino1

Pour se régaler de représentations du plus sexy de tous les saints, je vous invite à vous promener par là.

(1) Hildegarde de Bingen, Le Livre des subtilités des créatures divines, J. Millon éd., tome 2, p. 202.

Posté par Chiara_Gallerani à 15:35 - Emois livresques, picturaux, etc. - Un p'tit truc à dire ? [0] - Rétroliens [0] - Permatruc [#]
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